LE CHAT GRINDAMOUR
 
            Il se faisait une toilette bien léchée car il voulait arriver beau à son rendez-vous, et pour se nettoyer le poil plus confortablement il s'était déboité entièrement les pattes, la queue et les oreilles. Un chat intelligent devait savoir trouver des astuces pour ces choses-là et celui-ci l'était particulièrement. Son nom était GRINDAMOUR, il ne savait pas encore pourquoi mais n'allait pas tarder à l'apprendre.
            Il chantonnait gaiement en faisant ses léchouilles puis, quand il eut fini, il remit en place les éléments de son corps. Il se sentit propre mais il avait une impression bizarre de quelque chose qui clochait. Il se regarda de plus près et constata avec stupeur qu'il avait inversé la queue et l'oreille droite. Il remit le matériel en place et se trouva alors fin prêt pour aller retrouver sa douce et blanche compagne MARIE-MINETTE.
            Il fit un superbe saut de chat qui l'amena directement au lieu du rendez-vous, à la 313 ème fleur-poteau du chemin des Dames.
            La chatte était déjà là, éblouissante dans sa robe blanche. GRINDAMOUR la regarda tendrement et s'approcha d'elle pour lui mettre ses pattes autour du cou. Mais MARIE-MINETTE le repoussa en grognant et lui avoua qu'elle ne l'aimait plus, que c'était comme ça et qu'il n'y avait rien à miauler de plus. Sur ces mots, elle fit demi-tour et repartit sur le chemin des Dames sans se retourner.
            GRINDAMOUR resta là sans comprendre, seul, bouleversé, l'alarme à l'oeil. Que la vie était dure pour lui ! A chaque fois qu'il avait une petite amie, cela finissait toujours pareil : c'était lui le dindon de la farce et il en était malheureux pendant des mois. Mais pourquoi le destin s'acharnait-il après lui ? Il était pourtant si charmant, si prévenant, son poil était si doux.
            Il en avait plus qu'assez de ces chagrins d'amour... chagrins d'amour ! Mais voilà la raison, il s'appelait le chat GRINDAMOUR, alors forcément il ne pouvait s'attirer que des chagrins d'amour. Cela lui paraissait maintenant évident, comment n'y avait-il pas pensé plus tôt ? Vite, il fallait qu'il se rebaptise.
            Comment pourrait-il s'appeler ? Le chat TODO ? Oh non ! il n'aimait pas l'eau... le chat TCHATCHA ? Non, il n'avait rien d'un danseur... le chat OPANTIN ? Il n'avait pas plus l'âme d'un comédien de cinéma... le chat LUMO ? Non, trop chaud... le chat DIRAN ? Trop de responsabilités... le chat PERONROUGE ? Trop dangereux... le chat RMEFOU ? Ah ! voilà qui était bien trouvé !
            Il avait à peine adopté ce nouveau nom que toutes ses anciennes petites amies accoururent autour de lui et lui firent les doux yeux.
            Il trouva cela fort agréable et en profita bien. Mais quelques jours plus tard, il en eut par-dessus la tête de cette cour assidue et collante qui le suivait partout ; il ne pouvait plus circuler, il lui fallait sans cesse écarter de son chemin toute une grappe de chattes amoureuses.
            Il se re-débaptisa et s'appela le chat TOUILLEUX. C'était déjà beaucoup plus drôle : il sentait le sol lui chatouiller les coussinets, l'air lui faire des guilis dans les oreilles et il était hilare du matin au soir.
            Mais à ce petit jeu, il s'épuisa vite car le rire à longueur de temps finit par devenir un supplice, surtout quand on ne trouve plus cela drôle.
            Il changea vite de nom et opta pour le premier qui lui vint à l'esprit : le chat POVERT. Malheureusement, tous les gens qu'il croisa sur son chemin se retournèrent pour pouffer dans son dos. Il ne pouvait avoir une conversation avec quelqu'un sans que son interlocuteur ne s'étranglât de rire. Il se rendit vite compte du ridicule qu'il attirait sur lui.
            Il commençait à être fatigué de toutes ces contrariétés, il aspirait à une vie plus tranquille et pépère, alors il lui vint la sublime idée de s'appeler le chat ASSAMEMERE.
            Un petit coin de cheminée, des genoux accueillants, une gamelle toujours remplie, enfin une vie de rêve... qu'il crut au début, mais qu'il décrut vite quelque temps plus tard devant la triste monotonie des jours. Malheureusement, prisonnier du ronron de l'habitude, il n'avait plus le courage de tenter une autre vie.
            Le temps passa et un jour, MEMERE mourut. Du coup, son nom se transforma : le chat ASSAMEMERE devint le chat ASSA et c'est ce qui changea le cours de sa vie.
            Ce nom sans signification précise cessa alors d'influencer son destin et le chat, délivré de son étiquette, vit s'ouvrir devant lui un avenir riche de tous les possibles. Sa vie retrouva ce goût sucré de liberté qu'il avait oublié depuis longtemps...
 
Nicole AVEZARD