LA MER EN BOULE
   
            Un halo pâle se lève à l'horizon : c'est du coton qu'on a étiré pour faire croire que c'est de la brume. Il y en a partout au-dessus de la petite ville et cette fausse brume descend, légère comme du coton, puisque c'en est. Les pêcheurs tôt levés sont déjà au bistrot pour un " hop ! Café-calva" et "hop ! un deuxième" et "hop ! au boulot". Les voilà dehors qui s'emmêlent dans cette brume. Certains la coupent au couteau pour se faire une route, d'autres s'enroulent dedans et ça fait des grosses barbes à papa blanches qui finissent par se casser la figure contre un poteau électrique. Mais finalement ils arrivent à la mer, et hop ! dans le bateau ! c'est parti pour un tour. Ce sont des bateaux en forme de vache congolaise avec un pis-ancre, comme ça ils sont sûrs de les reconnaître et personne n'osera jamais leur voler.
            Ils montent à douze par bateau qui s'enfonce de moitié et comme c'est petit là-dedans, ils sont obligés de rester debout. Ils commencent à chanter et c'est le souffle de leur chant qui fait avancer le bateau par saccades ; bien sûr, ça n'avance pas vite, mais ils sont pauvres, ils n'auraient pas de quoi s'acheter des moteurs, et les rames, ils n'y ont pas pensé. De toutes façons, puisqu'ils avancent rien qu'avec leur chant, ils n'allaient pas se creuser la cervelle pour inventer des rames.
            A midi, ils ont parcouru six mètres et ils commencent à lancer les filets avec des mouvements très beaux de danseurs classiques car l'un d'eux a pris des cours de danse classique quand il était petit et il a appris aux autres sur la plage. Mais souvent, même malgré les beaux mouvements de danse, ils ne prennent pas de poissons. D'ailleurs, on peut dire qu'ils n'en prennent jamais, sauf le 1er Avril, car des copains à eux, pour la blague, mettent des poissons en papier aluminium dans la mer et les pêcheurs les pêchent. Ils croient que ce sont de vrais poissons parce que dans les filets, on ne voit pas bien.
            Une fois sur terre, comme ils sont contents d'avoir du poisson, ils en parlent et leur attention est tellement prise par cette euphorie qu'ils ne se rendent pas compte que ce sont de faux poissons ; ils les donnent à leurs femmes qui sont moins bêtes qu'eux et les mettent aux ordures. Le soir, au dîner, elles leur servent de la banane frite avec du persil et du citron et disent que "le poisson, il est bon !". Et tous les ans, c'est pareil au 1er Avril ; personne n'en n'a jamais parlé ouvertement, sauf des fois quelques femmes entre elles. Mais on ne voudrait pas faire de la peine aux pêcheurs et eux, ils sont tellement contents, parce que sinon, à quoi ça servirait d'être pêcheurs ? Au moins, ils occupent leur vie, ça les rend importants dans leur tête et ils restent de vrais hommes.
            Mais un jour, alors qu'ils étaient à la pêche, la mer qui en avait marre de les porter tous pour rien, et qui surtout ne supportait plus de les entendre chanter toujours leur même chanson idiote, se mit en boules. Cela fit d'un seul coup des millions de grosses boules d'eau un peu partout, et en dessous, on voyait la terre du fond de la mer, l'effet était saisissant. Les barques glissèrent entre les boules et se retrouvèrent au fond, par terre. Entassés debout dans leurs bateaux, les pêcheurs, ahuris du phénomène, avaient vraiment l'air d'imbéciles. La mer fut enchantée du résultat obtenu et comme elle pensait que finalement ils ne servaient à rien ces pêcheurs idiots, elle défit ses boules, retrouva sa forme initiale et les noya au fond.
            Les femmes des pêcheurs allèrent sur la grève et scrutèrent l'horizon pour chercher les bateaux. Comme elles étaient moins bêtes que leurs maris, mais bêtes quand même, elles restèrent là à attendre sans bouger pendant des jours et même longtemps après être mortes. On aurait dit des statues sur la plage, et la mer était contente car elle croyait que c'était elle que les femmes regardaient.
   
Nicole AVEZARD