L'USINE A MOTS
   
            La cadence était infernale, les machines embrayaient, raclaient, trouaient, sciaient, crantelaient, pistonnaient dans un mouvement régulier parfaitement huilé. A la fin de la chaîne, les mots sortaient les uns après les autres, on les classait par ordre de signification et on en faisait des paquets de dix, cinquante ou cent selon que le mot était courant ou non. Puis, la nuit, on les livrait aux hommes pendant leur sommeil.
            Un petit être difforme qui ressemblait à un gnome avec sa lèvre supérieure un peu relevée et un nez vert très laid, s'occupait de tout ; il avait fabriqué des personnages semblables à son image, en une matière spéciale dont on n'a jamais su la composition. Il les rangeait dans une boîte en fer le jour, et la nuit venue, il ouvrait la boîte : aussitôt, les milliers de gnomes sortaient, ils prenaient un ballot de mots chacun et couraient le porter aux hommes. Ils passaient à travers les murs des maisons, c'était une de leurs propriétés surnaturelles, ils arrivaient vers les hommes endormis et leur glissaient des mots dans le front. Les mots tombaient dans les cerveaux comme dans une boîte à lettres et les petits êtres couraient ainsi de logis en logis, sans perdre de temps. Lorsque l'aube pointait, ils rentraient vite à l'usine et sautaient dans la boîte en fer que le gnome refermait ensuite et plaçait dans un placard.
            Tout se passait très bien jusqu'à un certain jour où les mots se mirent à avoir leur mot à dire dans l'histoire. Ils commencèrent très discrètement : ce fut un accent qui changea de grave en aigu, puis qui disparut ; ce fut ensuite une faute d'orthographe, bénigne en soi, mais c'était le début d'une grande révolution. Les mots, ensuite, se transformèrent à tel point qu'on ne les comprenait plus.
            Le gnome ne s'aperçut pas tout de suite de ce changement, ce n'est que lorsque la rumeur publique parvint jusqu'à lui à travers les jointures des fenêtres, qu'il se douta de quelque chose. Cette rumeur racontait que bien des choses bizarres se passaient dans ce pays : par exemple, on n'arrivait plus à acheter du pain. En effet, quand une personne demandait un pain à la boulangerie, c'était devenu : "Un pon s'il vous plait". La boulangère ne comprenant rien, faisait répéter le client, puis, n'y comprenant toujours rien et en ayant par-dessus la tête de son client, disait : "Y en a plus", alors le client repartait mécontent car il voyait bien qu'il y avait du pain plein les paniers, et il ne revenait plus. Il y avait beaucoup de clients dans ce cas, si bien que la boulangère ne vendait presque plus de pains et il en était de même pour les autres commerçants.
            Dans les familles non plus, ça n'allait pas fort : on ne se comprenait plus, les malentendus les plus terribles naissaient au sein des familles jusqu'alors très paisibles. En résumé, ce fut un vrai branle-bas dans tout le pays.
            Le gnome entendit donc la rumeur qui disait tout cela, mais le pire était qu'il ne la comprenait pas car elle-même était composée de mots qui ne voulaient déjà plus rien dire. Il resta trois jours en profonde réflexion pour essayer de comprendre le pourquoi des choses, et, assez mal à l'aise, il décida, par hasard, de jeter un coup d'oeil à la bonne marche de son usine. Alors il s'aperçut de l'effroyable mélangis des mots et la moutarde lui monta au nez ; il piqua une crise d'enfer et envoya tout promener, les machines et les mots. Ceux-ci étaient d'ailleurs devenus complètement fous et partaient dans tous les sens.
            Puis, lorsque tout fut saccagé, le gnome pleura, assis sur le bord d'une petite chaise ; c'était triste à voir, ce petit homme très laid qui pleurait à chaudes petites larmes et qui se sentait soudain complètement inutile. Il resta prostré cinquante quatre jours dans la même position jusqu'à ce qu'il eut pleuré toute l'eau de son corps.
            Et pendant ce temps, dans la ville, les gens étaient devenus muets, faute de mots ; ce fut, en fait, ce qui rétablit les choses, car les gens s'exprimaient par des gestes et cela au moins, n'avait pas été déformé. On s'en accommoda fort bien et le petit gnome, tout sec d'avoir perdu son eau du corps, s'effrita en poussière fine sur la petite chaise de paille.
 
 Nicole AVEZARD