LE PROFESSEUR DESCENDU DES CIEUX
  
             Monsieur ARUSTINOPLATANE était professeur au lycée de Cély. Chaque matin, il arrivait trente sept minutes en avance pour être sûr d'être à l'heure. Cela lui permettait d'imaginer sa classe et de répéter son cours. Cependant, malgré tout le mal qu'il se donnait, le cours qu'il faisait à ses élèves n'avait jamais rien à voir avec ce qu'il avait préparé, et cela demeurait pour lui un mystère. La veille encore, chez lui, il avait écrit sur son cahier toutes les choses qu'il voulait enseigner à ses élèves, et, pour que ce soit clair, il faisait des tableaux avec des marges et des soulignements en rouge. Cela le rassurait pour son cours du lendemain, il se disait que cette fois-ci, il ne pourrait pas ne pas lire exactement ce qui était écrit sur son cahier.
            Lorsque les élèves arrivèrent, il se sentit très nerveux et se répéta dans sa tête que cette fois, son cours se passerait comme il le désirait. Il ouvrit la bouche pour parler et une fois de plus, les mots qui en sortaient n'avaient rien à voir avec son cours habituel : c'étaient des propos complètement savants et bien dits,  sur des sujets qu'il ne connaissait  pas. Il essaya pourtant de lutter contre ce phénomène et plaça le cahier de sa leçon juste sous ses yeux, mais rien n'y fit. Les élèves, eux, étaient pendus à ses lèvres, même les plus turbulents, et on aurait entendu voler un escargot. Dès que la cloche sonna, le professeur eut l'impression d'atterrir brusquement sur terre, son flot de paroles s'interrompit et les élèves se levèrent en chahutant.
            Il se retrouva seul, sans rien comprendre une fois de plus ; il se dit qu'il devait être malade psychologiquement, alors, il alla consulter un psychologue. Celui-ci lui dit qu'il ne voyait rien d'anormal à part le fait qu'il croyait sans raison être anormal psychologiquement, et il le soigna pour cela.
            Après le traitement, le professeur ne pensa plus qu'il était anormal et il reprit ses cours qui, bien sûr, se déroulaient toujours de la même façon, comme un gros morceau de linoléum. Tout allait donc bien, jusqu'au jour où un autre professeur vint à passer dans le couloir et écouta ce qu'il racontait. Il resta bouche bée, puis il courut rapporter au directeur que le professeur enseignait une matière complètement nouvelle et incompréhensible, et qu'il dévoyait ses élèves.
            Le professeur ARUSTINOPLATANE fut convoqué chez le directeur ; il essuya bien ses pieds sur le paillasson et se dirigea vers le bureau en baissant les yeux, puis il s'assit sur un fauteuil en cuir qui fit un bruit de cuir  chevelu dérangé. Il se fit beaucoup gronder par le directeur, puis il montra les cahiers où il avait copié ses cours. Le directeur les examina attentivement et lui fit remarquer que la virgule après "vieille population", à la troisième page, n'était pas à la bonne place. Le professeur vérifia et se confondit en excuses, toujours sans oser regarder son supérieur. En fait, il ne l'avait jamais vu réellement ce directeur, car à chaque fois qu'il était en sa présence, il le vénérait trop pour poser ses yeux de subalterne sur lui.
            Lorsque la question de la virgule fut réglée, le directeur le fit venir sur ses genoux et lui tapota la main d'un air affectueux. Il lui expliqua alors qu'il était au courant des choses qu'il disait pendant son cours, et cela, depuis le début, il lui dit aussi que s'il l'avait pris dans son école, c'était justement pour cela. Mais le professeur lui affirma que les paroles qui sortaient de sa bouche étaient indépendantes de sa volonté, et que... mais le directeur le fit taire en l'embrassant sur la bouche.
            Puis il lui expliqua que lui, le professeur, venait du ciel et que c'était Dieu qui l'avait envoyé sur terre, cédant à la demande du directeur qui voulait former des dieux dans son établissement. Cela n'avait pas été facile de convaincre Dieu, il avait dû beaucoup parlementer, parlant du chômage, du manque de débouchés dans toutes les professions déjà existantes, et il avait pensé que le métier de dieu avait certainement de l'avenir. Le Très-Haut s'était laissé attendrir et un beau jour, il lui avait envoyé un gros paquet cadeau qui s'était écrasé dans la cour de récréation; il en était sorti ce professeur qui, pour que le secret soit gardé, ne savait rien de lui.
            Voilà, le professeur n'avait donc pas à s'inquiéter pour les choses qu'il disait, c'était normal, mais bien sûr, il ne devait en parler à personne. S'il voulait, il pourrait même revenir voir le directeur, et des fois, le regarder. Sur ces mots, le directeur le congédia d'une petite tape sur les fesses.
 
Nicole AVEZARD