LE PARADIS DES CLOWNS
 
             Un formidable éclair traversa le ciel, foudroyant sur le coup tous les clowns de l'Univers. Ceux-ci gagnèrent illico l'au-delà et se retrouvèrent en plein paradis. Un endroit avait été spécialement conçu pour eux : le sol caoutchoutoïde permettait des rebonds incroyables et se gondolait de rire à chaque pitrerie de clown. Les couleurs y étaient vives et chantaient selon l'humeur des clowns de la musique à grelot, à piano ou à gratmoildos.
            Les clowns, dans leur corps lumineux d'après-vie, s'en donnaient à cœur joie et batifolaient des danses hurluberlues qui traçaient dans l'espace des blagues irrésistibles que Dieu lui-même appréciait en riant dans sa fausse barbe. Il n'en pensait pas moins que le rôle de ces clowns était autrement plus important : il les avait rassemblés ici afin de faire retrouver le sourire à la planète Terre.
            Rien n'allait plus comme avant là-bas : les humains étaient devenus ronchons, râleurs et complètement inrigolables. Dieu avait donc fait appel à tous les clowns de l'univers ; ceux-ci, après s'être bien échauffés en bouffonneries, se rassemblèrent et eurent une première idée de blague à faire aux terriens.
            Les carreaux du dallage communiquaient directement avec la Terre par un langage bien particulier : les clowns se mirent en quinconce par quinze et onze sur tous les carreaux bleus et tapèrent leurs pieds sur le sol. C'est alors qu'une pluie de spaghettis tomba sur Terre et alla s'écraser mollement en bas, formant un tapis épais et moelleux.
            Les humains ne rigolèrent pas de la blague, ils prirent des airs ahuris et, au lieu de s'amuser à marchouiller et patouiller dans la nouille, ils sortirent des jurons et tapèrent sur les enfants pour passer leur colère.
            Les clowns du paradis, un peu vexés quand même, se grattèrent la tête et le nez rouge pour trouver une meilleure drôlerie. Ils firent quatre sauts de grenouille sur les carreaux rouges en mettant leurs mains derrière la tête en oreilles de lapin : cela eut pour effet de transporter la France en pleine mer des Caraïbes. Ils guettèrent fébrilement la réaction des humains, malheureusement, ceux-ci ne se précipitèrent pas sur la plage avec des grands "youpi". Ils froncèrent les sourcils et firent des calculs compliqués pour mettre des moteurs à la France afin de la ramener à sa place.
            C'était très navrant tout cela mais ils ne désespérèrent pas. Ils mirent tous un doigt au centre des carreaux verts et le doigt de l'autre main dans leur nez : alors, soudainement, les humains eurent au sommet de leur tête, un ressort avec un oiseau qui faisait "coucou" toutes les heures, c'était quand même très drôle ! Eh bien, non ! Les humains furent pris de panique, coururent dans tous les sens et se firent vite opérer de leur petit oiseau dans les hôpitaux.
            Très déçus, les clowns firent un dernier essai avec les carreaux jaunes qu'ils léchèrent avec leurs pieds tout en chuchotant des articles indéfinis. Cela fit une belle image dans le ciel : tous les nuages blancs se rassemblèrent pour former un visage très rigolo, le soleil rouge du couchant se plaça au milieu pour le nez et la lune en croissant se glissa dessous pour dessiner le sourire. Un clown gigantesque contemplait la Terre, et les nuages, en se déformant, faisaient des grimaces drôles pour amuser les humains. Malheureusement, la plupart d'entre eux ne regardait plus le ciel depuis longtemps et ceux qui par hasard avaient levé les yeux, eh bien ! ils n'avaient vu qu'un soleil ordinaire et des nuages ordinaires !
            Quelque chose ne tournait vraiment pas rond sur cette Terre, les clowns décidèrent d'aller voir sur place et, pour cela, ils plongèrent dans les carreaux violets. Plus ils approchaient du sol, plus leur corps se durcissait, ils avaient beaucoup de mal à garder leur sourire et c'est là qu'ils se rendirent compte que sourire faisait mal.  La position la plus confortable pour la bouche était la moue, et pour le front, c'était le plissement avec les sourcils froncés. Ils comprenaient enfin pourquoi les gens ici étaient si tristes, c'était la gravité qui était trop forte et qui attirait les chairs vers le bas.
            Alors, les clowns qui étaient loin d'être bêtes, creusèrent le sol jusqu'au centre de la Terre : la pesanteur était là, tranquille, pépère et bien grasse. Ils la déterrèrent et l'emmenèrent au loin, sur la Lune, mais ils se rendirent compte que ouh ! la ! la ! ils avaient fait une bêtise : tout se mettait à valser dans tous les sens sur la Terre et les objets s'éparpillaient dans l'Univers. Alors, ils récupérèrent la pesanteur, l'épluchèrent un peu afin qu'elle perde ses kilos en trop et soit moins pesanteuse. Puis ils la remirent à sa place en la sommant de manger raisonnablement à l'avenir.
            Les sourires refleurirent sur les visages humains, les fronts se défroncèrent, les voix devinrent plus claires, les pieds plus légers, le rire avait retrouvé sa place. Les clowns, satisfaits, tapèrent du pied sur le sol pour s'élever dans les airs et remonter tout droit au paradis par les carreaux violets.
  
Nicole AVEZARD