LE YAOURT ANTI-TABAC
 
            Une petite prune allait et venait dans le panier vide, au rythme du pas de l'homme qui tenait l'anse. Elle était restée là, au fond, oubliée alors que toutes ses compagnes étaient déjà passées au couteau pour la compote. Chance inouïe qui semblait annoncer un destin exceptionnel pour cette petite prune.
            Mais à force de rouler de droite et de gauche, elle eut vite le tournis et finit par s'endormir. C'est en sursaut qu'elle se réveilla lorsque le panier fut posé sans ménagement sur une table. Elle attendit la suite. Il faisait chaud ici, cela sentait le feu de bois, la soupe chaude et la vieille petite grand-mère.
            Et puis soudain, elle fut saisie entre deux doigts secs et arriva à hauteur d'un oeil ridé qui l'observa en tous sens pendant que les doigts palpaient sa rondeur et sa consistance. Aïe ! Finie la vie de planquée, on venait de la découvrir et assurément on la testait : ses heures seraient maintenant comptées.
            Elle fut déposée dans une assiette à côté d'un grand pot de verre avec du blanc dedans. C'était quoi ce truc blanc ? Elle eut à peine le temps de se poser la question qu'elle était de nouveau saisie.
            D'en haut, elle vit le couvercle métallique du pot de verre s'éloigner, puis elle se rapprocha à une allure vertigineuse du truc blanc. Elle sombra dedans sans pouvoir réagir : c'était froid, onctueux, humide, et ça sentait... ça sentait... "Le yaourt !" s'entendit-elle répondre. Tiens ! on avait parlé.
- Ben oui, c'est moi qui cause, répliqua le yaourt, on est ensemble maintenant, autant qu'on fasse connaissance.
- Mais qu'est-ce que je fais là, moi ?
- Ben, tu restes avec moi au moins une semaine, le temps que je me détériore assez pour qu'on me jette et toi avec.
- Et pendant une semaine, on fait quoi tous les deux ?
- Eh ben, on sert d'anti-tabac.
- Allons bon, fit la prune complètement impressionnée par le grand savoir du yaourt.
            Enfin lui, c'était normal qu'il ait des connaissances, il faisait partie des choses civilisées, alors qu'elle, c'était une vraie de vraie de prune, sans insecticide, sans engrais. Elle avait poussé nature, elle ne faisait pas de manières et ignorait tout de la vie compliquée qui la côtoyait.
            Le yaourt lui expliqua que la vieille dame d'ici avait horreur du tabac dans sa maison, et contre cela, elle avait un remède infaillible : elle faisait macérer une prune dans un yaourt. L'effet était immédiat : dès que les gens entraient, ils renonçaient comme par enchantement à leur cigarette ; ils s'étonnaient bien de jeter si facilement leur pompe à bonheur mais ils n'avaient jamais poussé plus loin leur curiosité de savoir.
            C'était ainsi depuis bien longtemps et lui, il le savait parce que ses autres frères yaourts lui avaient raconté dans le frigo. En effet, dès que la porte du machin à froid était ouverte, ceux qui étaient le plus à droite voyaient toute la cuisine et ils avaient déjà repéré le yaourt anti-tabac sur la tablette, au-dessus des épices. D'ailleurs, celui-ci ne se privait pas de leur faire de grands signes et même souvent des grimaces pour les amuser. Il leur racontait tout ce qui se passait dans la cuisine, enfin... par bribes, car la porte du frigo ne restait jamais longtemps ouverte. Ainsi, ils avaient su pour la prune dans le yaourt, la petite vieille, les hommes qui cessaient de fumer en entrant et bien d'autres choses encore qu'il aurait le temps de lui raconter puisqu'ils étaient ensemble pour une semaine.
            Les jours passant, le yaourt devint un compagnon de moins en moins agréable, il devenait aigre jusque dans ses propos, et c'est avec joie qu'un beau matin, la prune se sentit renversée dans une assiette avec tout le yaourt autour.
            Elle eut quand même le temps de voir juste à côté leurs deux remplaçants qui n'en pouvaient plus de faire leur important. Ainsi donc sa carrière anti-tabac s'achevait...
            Mais elle fut soudain saisie par les doigts secs qu'elle reconnut de suite, puis essuyée soigneusement et amenée à nouveau devant les yeux ridés. Elle vit de près la bouche édentée et eut soudain très peur de finir tristement par là.
            Mais non car elle traversa la cuisine dans la main de la vieille et entra dans un placard qui sentait fort le vinaigre. Elle entendit un bruit de bouchon et elle fut conviée de force à passer par l'embouchure ; une odeur saisissante d'alcool la fit suffoquer mais elle fut vite immergée et arriva au fond de la bouteille.
            Elle s'accommoda de sa nouvelle vie et entre autres, elle apprit une chose : chez la vieille, les hommes ne fumaient plus, mais qu'est-ce qu'ils buvaient !
            L'eau de vie l'imbiba peu à peu jusqu'au noyau et l'ivresse la gagna toute entière ; alors, elle se mit à rire au fond de la bouteille et son fou rire dura bien des années.
Nicole AVEZARD